C’est arrivé près de chez nous.

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Article publié initialement le 18 novembre 2015 suite aux attentats.

Depuis 3 jours je n’ai pas allumé mon téléphone.
Parce que depuis 3 jours je n’ai pas envie de parler.
Vendredi soir, le monde est devenu schizo. Je regardais un match de foot. Et puis l’écran s’est splitté, littéralement. Et soudain, je voyais un match à gauche de l’écran, et le chaos à droite. Et dans la vraie vie, l’un et l’autre n’était séparés que d’une dizaine de mètres.
Un ballon, des gens qui courent, terroristes, un but, de la joie, célébration, kamikazes.
Mes parents, mes frères et sœurs, mes amis. Trop de gens à qui penser, à appeler. On check, on vérifie que tout le monde va bien, on gère l’instant, on a peur d’oublier des gens alors mentalement on se refait le plan du quartier, qui est ce qu’on connait là-bas ? Qui aurait pu y être, qui chercher en premier ? Et puis les réseaux prennent le relais, on se rassure. L’info circule vite. Tout le monde va bien. Cool.
Sauf que tout le monde ne va pas bien. Et que c’est pas cool du tout.
On va pas se raconter la nuit encore et encore. On l’a tous vécue. Itélé et BFM ont fait le reste. J’ai même une copine qui a suivi tout ça sur CNN (Steph si tu me lis), vive le 21e siècle.
Samedi matin vers 16h en me réveillant, comme tout le monde j’étais sonné. Mais comme tous ceux qui ont vécu Saint-Michel en 1995, je n’étais pas étonné. C’était déjà arrivé, on savait tous que ça arriverait à nouveau.
Alors quand les casse-couilles sont sortis du bois, comme en 95, je n’ai pas été étonné non plus. Tout ce que je demandais moi, c’était quelques jours pour me remettre les idées en place. J’ai eu droit à quelques heures. A peine.
Je sais plus qui a sonné la charge et après tout on s’en fout, je crois que ça a commencé quand Facebook a mis une appli pour se signaler en sécurité. Facebook c’est le mal, c’est le capitalisme, ils nous fliquent, Big Brother, blablabla… Et tout le monde est dessus. D’ailleurs ceux qui miaulent à propos de Facebook le font SUR Facebook. Magique. On a eu le droit à toutes les variantes de : « Et elle est où l’appli pour – Mettre ici le nom du pays où c’est le bordel que vous voulez – ? ».
Et puis ça a été le déferlement de photos. Du Kenya, de la Syrie, du Liban, de Gaza, un vrai safari de la mort, et en légende évidemment : « Et ça, on en parle pas bien sûr !! ». Le mec qui dépose cette phrase a l’INPI, il est millionnaire après-demain. J’aurais dû ouvrir un kisskissbankbank avec ma gueule dessus et le glisser au milieu, ça se trouve j’aurais fait de l’oseille.
Bien sûr, en lisant tout ça, j’avais la télé allumée en fond, génération Dorothée, toi-même tu sais. Du coup, mon cul posé sur le canapé, le portable sur les genoux, je me suis cogné le défilé des politiques, tous tellement en panique de dire le mauvais mot au mauvais moment sur le mauvais ton qu’en fait ils ont rien dit du tout. Sauf Mélenchon qui a été extraordinaire. Pourquoi ce mec est pas encore devenu président ? J’y comprends rien. Enfin si, y a 16 personnes qui ont voté pour lui, ceci expliquant sûrement cela. J’ai la flemme de réécrire tout ce qu’il a dit, mais y a le replay et c’est gratuit alors pendant que vous lisez mes 4 lignes, mettez-le en fond ça détend.
Ensuite y a eu les boulards, les vrais, les durs, qui nous les brisent depuis le 7 janvier, voire depuis le 11 septembre pour les plus tenaces ; tous les musulmans doivent descendre dans la rue et faire des manifs pour se désolidariser de Daech. Parce que de base quand t’es musulman (enfin musulman… Si t’as juste un nom d’Arabe ça suffit hein, on va pas pinailler) t’es pas anti-Daech. Il faut que tu le précises. C’est à ça que ça sert la case signe particulier sur nos passeports à nous les musulmans-ou-pas-mais-avec-un-blase-de-bougnoule-quand-même ; à dire si oui ou non on se désolidarise de Daech. Tu peux être né en France, y avoir passé ta vie, y avoir fait tes études, fondé une famille, acheté une baraque, t’être marié, fait des gosses, trompé ta femme, divorcé et rebelote, si tu t’appelle Mouloud, t’auras beau pas savoir situer la Syrie sur une carte on te demandera de te désolidariser de Daech.
Y en a eu des casses-couilles. A se demander si ils attendent que ça, les catastrophes, pour venir nous les briser. Alors quand Facebook (encore lui) a proposé (à ceux qui voulaient hein, on a mis le couteau sous la gorge de personne) d’afficher le drapeau français sur leur photo de profil, ils ont été plus qu’heureux de remettre ça. C’est une constante chez le casse-couille ça. Si tu trouves du réconfort là où lui n’en trouve pas, ça le déprime. Alors ils sont revenus avec les mêmes arguments débiles : « bah il est où le drapeau du Kenya-Syrie-Lybie-Gaza-Monaco ? ». Qu’à toi cela te fasse du bien, le casse-couille s’en cogne comme du sort des indiens à l’ombre de Belo Monte (mais c’est où ça, au fait ?), mais il faut qu’il te le fasse savoir.
Y a eu les marrants aussi. Bruno Gaccio par exemple, tout triste qu’il était de découvrir que sa génération sans guerre ne l’était plus. On lui dit qu’il a gagné sa vie pendant 20 ans en racontant les guerres des autres ?
Y en a eu. Beaucoup trop. Beaucoup trop vite.
Même les optimistes patentés et leurs « tout ira bien » m’ont soulés. En ce qui me concerne, ce n’est pas l’heure de l’optimisme.
On nous a donné 3 jours de deuil, laissez-les moi. Laissez-les nous. Laissez-nous 1 semaine, 1 mois si on en a besoin. 129 personnes sont mortes.
On les a pas encore enterrées que vous vous embrouillez déjà pour savoir quelle est la meilleure façon de traverser ce moment.
Les réseaux n’ont pas de pudeur, soit. Mais à ce point, vraiment ?
On aura tout le temps de débattre.
Des actes islamophobes qui viennent d’entrer en bourse et du courage des gens qui s’y opposent. On parlera des problèmes des banlieues, des campagnes, des médias, des politiques.
On parlera des imams autoproclamés qui officient dans nos quartiers. On parlera aussi des croix gammées sur les synagogues et au cimetière de Montjavoult (y a 2 mois).
On parlera de la Gauche pour qui depuis 20 ans, la banlieue est un havre de paix, de la Droite pour laquelle c’est Bagdad ; et on votera pour le premier qui aura compris que « juste milieu » c’est pas une insulte.
On reparlera de Gaza, de Belo Monte (alors c’est où ?), du Liban, de l’Ukraine… Parce qu’oser soutenir qu’on en parle pas (peut-être qu’on en parle mal mais c’est une autre question), c’est juste se foutre de la gueule du monde, on croule jour après jour sous les images de massacres.
On pourra discuter du pourquoi, du comment, de la politique de nos gouvernements successifs et de leur responsabilité dans le marasme actuel. On en aura des émissions de télé, des rencontres, des débats pour COMPRENDRE ce qui s’est passé, parce que BORDEL DE MERDE, COMPRENDRE, ce n’est pas EXCUSER ! Et que comprendre comment on en est arrivé où on en est arrivé, c’est primordial, c’est vital si on ne veut pas que notre pays bascule quelque part d’où l’on aura bien du mal à le tirer.
On aura tout le temps.
Parce que la vérité, c’est qu’on est plus à 3 jours près.
Alors pendant que Hollande nous refait du Bush post 11 septembre, et que dans la rue les gens ont peur, laissez-nous être en deuil, laissez-nous être triste, laissez-nous, ensemble, reprendre notre souffle. Parce que « c’est arrivé près de chez nous, ouais, presque sous notre nez » et que oui, ça change tout quand c’est Paris qui est sous les bombes.

Ami Karim
Seine-Saint-Denis-Frenchy

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