Noël en France, t’as vu.

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Décembre.
Les cadeaux, les gâteaux, les kilos. Et puis cette ambiance spéciale, légère, le froid pas si froid que ça, la famille, les amis. A Noël on a de nouveau 10 ans pendant 15 jours. Comme beaucoup de gens, c’est ma période favorite, que je traverse chaque année à travers mes souvenirs d’enfant…
Il y a toujours eu une crèche à la maison, aussi loin que je me souvienne. Et chaque 24 décembre au soir en partant à la messe de Noël, ma mère planquait le petit Jésus.
Elle le planquait parce que nous on s’en foutait un peu de savoir qu’il était né à minuit. La paille vide entre la vache et l’âne, c’était moche, alors, aussi bien caché qu’il puisse être, on s’arrangeait toujours pour le trouver ou par le remplacer par la première figurine à nous tomber sous la main ; Marie a donc régulièrement donné naissance à un berger à la moustache généreuse, quand elle avait du bol… A un G.I Joe ou à une Barbie quand nous étions d’humeur plus taquine et suivant lequel, de mes sœurs ou de moi, se pointait dans l’étable avant les autres.
Au niveau du sapin c’était plus souple et ce pour une raison aussi simple qu’économique : la crèche on l’achète une fois. Et on s’y attache d’autant plus qu’à 10 euros le santon d’occase, la Nativité, c’est souvent soirée privée. Alors le 6 janvier, quand les Rois Mages ont ramené leurs cadeaux et englouti leur galette, tout ce (très) petit monde est délicatement emballé et planqué à l’abri de la poussière et des scénarios playmobils du petit dernier.
L’arbre de Noël, c’est plus compliqué ; une sombre histoire d’aiguilles qui tombent que je n’ai compris que très tard, après avoir voulu conserver mon premier sapin dans ma première maison-dont-je-suis-sur-le-bail;
Mais surtout parce que son rapport qualité/vie est plus que discutable.
Pendant quelques années, mes parents ont donc alterné « y en a / y en a pas » suivant les finances du moment et avec des excuses qui, les années passant, ont pour certaines pris un sacré coup de vieux :
– Sa maman était trop triste de le laisser partir.
ou encore :
– Vous comprenez, sinon bientôt il n’y aura plus d’arbres sur la terre.
D’autres dégoulinaient de mauvaise foi :
– Y en avait plus…
Et la meilleure :
– Il n’en restait qu’un de 3 mètres, ça entrait pas dans l’appart.
On avait beau ne pas être des lumières, à un moment on a quand même commencé à avoir des soupçons.
C’était sans compter l’avant-gardisme de ma mère en terme de marketing. Face à notre scepticisme grandissant, elle dégaina l’ arme absolue qui nous colla une honte intersidérale que ni le temps, ni Julien Clerc, ni le capitaine flamme ne pourront effacer :
La Branche d’Arbre de Noël.
Avec des majuscules pour essayer de rendre ça classe.
Comme son nom l’indique de façon on ne peut plus claire, il s’agissait donc d’une branche de sapin dont la provenance chaque année fut et restera un mystère. Pour mon bien-être personnel, et même si j’ai des doutes, je préfère qu’il reste entier…
Néanmoins, tendrement, ma mère la scotchait (oui-oui) au mur et s’employait chaque année à la décorer avec autant de faste qu’un sapin complet et à déposer nos chaussures à ses pieds.
Au pied du mur, quoi.
Mais, enfant que nous étions, l’essentiel pour nous était que le Père Noël se pointe par la cheminée, qu’en Banlieusie nous appelons VMC, dans laquelle mon père avait disposé des guirlandes représentant les traces laissées par le vieux bonhomme. Traces que nous suivions ensuite à l’envers dans la neige-farine qui reliait la cuisine au salon, invariablement, chaque 25 décembre au matin.
Preuve s’il en était besoin que nous étions des bambins exemplaires et que le kidnapping du Divin Enfant n’avait pas été retenu contre nous, dans les cavernes de Laponie.
Tout allait pour le mieux donc dans notre petit coin de la cité Floréal, Saint-Denis, France, dans le doux air hivernal.
Tout ?
Non.
Noël était pour mon père la période honnie, la punition divine, la double peine du père de famille depuis que le monde est monde et que Coca-cola a inventé Santa Claus.
En plus de la fracture ouverte du portefeuille qu’il acceptait avec joie, parce qu’un sourire de vos enfants ça n’a pas de prix et que pour le reste il y a les crédits à la consommation, il lui fallait chaque fois se préparer mentalement, 3 semaines avant la date maudite, à aller se contorsionner au dessus de l’évier à faire entrer les guirlandes dasn la ventilation. Suffisamment loin pour que les nabots (nous) soient sûrs que c’était bien le Baba Nouel qui les avaient oubliées derrière lui, mais pas trop non plus sous peine de devoir entrer jusqu’à la taille dans la ventilation pour tout récupérer.
Sans compter la farine qu’il allait falloir nettoyer ensuite, le dessus de l’évier de la cuisine, le dessous de la table du salon, les cadavres de paquets cadeaux…
Ah non, ça, c’était pas lui.
Non, si chaque 25 décembre à midi, depuis 40 ans, mon père peint la voiture en noir et emprunte le périphérique à 40 km/h comme si il se dirigeait vers le cimetière du Montparnasse… C’est qu’il y va.
A Montparnasse, hein, pas au cimetière .
Le repas de Noël chez mes grands-parents ( les parents de ma mère, donc, mais vous aviez saisi …).
Cette épreuve il l’endure avec la dignité des hommes forts, durs et résolus : en faisant la gueule à l’aller et au retour, et le sourire le plus faux de l’Histoire accroché au visage tout le temps de la torture du repas.
Pur et innocent que j’étais alors, je l’ai toujours admiré de faire contre mauvaise fortune (à peu près) bon cœur et de s’effacer devant le bonheur de ma mère en ce jour de fête.
J’ai cru à cette version une bonne dizaine d’années, jusqu’à ce réveillon fatidique :
Le repas s’achevait, toute la famille se dispersait tranquillement, qui pour faire la vaisselle, qui pour préparer le café, qui pour s’éclipser piquer un somme dans la chambre d’amis.
Profitant alors du petit brouhaha de sortie de table, ma mère se pencha à l’oreille de mon père et lui murmura :
– Hé bin voilà, c’était pas la fin du monde.
– C’est vrai my Darling répondit-il à travers les dents serrées de son sourire en bois.
Maman – 1, Papa – 0.
– Au fait je t’ai pas dit ? Poursuivit-il. Ma mère vient passer le mois du Ramadan à la maison.
Egalité.
Depuis, avec mes frères et sœurs, on compte les points.

Joyeux Noël !!

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4 réponses à Noël en France, t’as vu.

  1. cathy dit :

    Karim, tu as le don de nous emmener avec toi, comme si nous étions sur ton épaule ou faisions partie de ta famille et c’est un bonheur de partager ces moments avec toi. Je regrette seulement que ce soit … si court

  2. Alexandra dit :

    Avec la subtilité et le piquant qui te caractérisent, je viens de faire un nouveau tour entre tes mots et j’aime toujours autant ces voyages !
    merci pour ce partage… Et Joyeux Noël !!

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